HOMÉLIE de Mgr Borys Gudziak lors de la messe de clôture l’assemblée plénière de la Conférence des évêques de France à Lourdes

Vos Eminences et Excellences, chers Sœurs et Frères dans le Christ !

L’extrait de l’Évangile de Luc que nous venons d’écouter n’est pas un texte facile à entendre. Il nous permet de continuer le thème des priorités développé hier par le Cardinal Vingt-Trois. Jésus est catégorique : un véritable disciple du Christ doit mettre le Christ à la première place. Tout véritable disciple du Seigneur doit porter sa croix. Etre un disciple de Jésus coûte cher et parfois même très cher. Le “succès” dans la lutte spirituelle ne vient pas facilement… jamais.

A notre époque du politiquement correct, il y a certains passages des écritures que nous aimerions censurer ou au moins adoucir.  Celui-ci en fait partie. Nous venons juste d’entendre que Jésus appelle ses disciples à haïr « père, mère, épouse et enfants, frères et sœurs, oui, et même sa propre vie ».

En écoutant au pied de la lettre, nous nous interrogeons :

Cela peut-il être vrai ? Le Dieu d’Amour et de la Vie peut-il nous appeler à “haïr” et “haïr la vie même” ? N’avons-nous pas justement entendu la lettre aux Romains dans laquelle l’Apôtre Paul insiste sur le fait que “le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour.”

Jésus n’est-il pas le messager de la miséricorde de Dieu ? Le pape François n’encourage-t-il pas l’Église toute entière à reconnaitre cette miséricorde ? La haine est le langage de Daech, pas celui du Christianisme ! Pour des oreilles habituées dans notre culture thérapeutique à un langage aseptisé, l’austérité de l’injonction de Jésus est discordante. C’est effrayant et même repoussant.

Les biblistes nous conduisent à une compréhension précise de la langue rude utilisée dans la Bible. Jésus emploie le mot « haine » pour défier nos inclinations naturelles. Ici, la « haine » est utilisée au sens figuré, afin d’indiquer clairement la nature des priorités spirituelles d’un vrai disciple. L’énumération des différents membres de la famille proche souligne que le disciple doit suivre Dieu et personne d’autre. La loyauté à laquelle Jésus appelle, doit être totale. Nous espérons que nos relations naturelles dans la famille et dans la communauté soient en harmonie avec les voies du Seigneur. Quand elles ne le sont pas, la relation avec le Seigneur passe en premier.

Beaucoup d’entre nous dans notre vie spirituelle, dans nos vocations, dans notre ministère sont confrontés à la douloureuse réalité de l’opposition aux voies du Seigneur, parmi les membres de la famille et les amis, dans la société et même dans l’Église. Les décisions que nous sommes appelées à prendre peuvent être déchirantes. Dans ces situations, Jésus nous appelle à LE suivre. Parfois, tout débouche sur une fin heureuse, les opposants se réconcilient. Pendant des années, mon propre père s’est opposé catégoriquement à ma vocation de prêtre. C’était une source de grande souffrance – pour moi, mais aussi pour lui. Mais grâce à Dieu, il en est venu à reconnaitre l’authenticité de ma vocation et m’a ensuite fortement soutenu dans mon sacerdoce, surtout dans les moments où j’avais des doutes. Aujourd’hui encore, son soutien matériel rend possible mon humble ministère.

Ce que nous dit Jésus, dans l’Évangile d’aujourd’hui, n’est pas un décret moraliste. Ce n’est pas une règle ni un principe abstrait. C’est l’appel à une relation profonde. Jésus appelle les apôtres et les foules, et vous, et moi à le suivre, à être en relation avec Lui. C’est finalement un appel mystique, plus facile à dire qu’à comprendre, plus facilement articulé que réalisé.

Notre fidélité à Dieu impliquera nécessairement le rejet et la souffrance – la croix. Nous voyons ce rejet tout autour de nous. Aujourd’hui les Chrétiens du Moyen Orient en font la douloureuse expérience, comme la situation dramatique en Irak que nous a décrit Mgr. Thomas Mirkis. En Occident, le rejet est peut-être plus soft, avec des gants blancs, mais il n’en reste pas moins réel.  Les paroles de Jésus semblent sévères, mais la croix est encore plus dure. Et pourtant, en tant qu’enfants de l’Église, nous avons l’avantage de savoir que la croix – portée fidèlement – conduit toujours à la Résurrection. Toujours ! Chaque passage de l’Évangile doit être lu à la lumière de la Résurrection. Sans la vérité et la promesse de la Résurrection, les paroles de Jésus à propos de la croix deviennent pour nous absurdes et insupportables. À la lumière de la Résurrection, ils deviennent une carte claire, exigeante, mais rassurante pour le voyage de notre vie.

Hier on commémorait les 100 ans de l’infâme révolution d’octobre bolchévique. Comme l’a noté ironiquement l’historienne Anne Applebaum, la Grande Révolution d’Octobre n’était ni grande, ni une révolution, ni en octobre. Elle n’était pas grande, mais perfide et désastreuse politiquement, socialement, économiquement ; elle n’était pas vraiment une révolution, mais un coup d’état contre un gouvernement libéral démocratique qui avait remplacé le tsarisme dès février 1917. Elle n’était pas en octobre—selon le nouveau calendrier c’était déjà le 7 novembre. Combien de génocides et de guerres en ont découlés, combien d’églises a-t-elle détruites, combien de Chrétiens a-t-elle tués! Combien de traumatismes intra-générationnels ont été créés —qui touchent encore des centaines de millions de personnes. Mon Église, l’Église gréco-catholique ukrainienne a été pendant de nombreuses décennies complètement illégale en Union soviétique. Son existence a été interdite. Elle a été la plus grande église des catacombes du monde de 1945 à 1989 et le corps d’opposition le plus important au régime totalitaire. Au fil du temps, à cause d’une persécution implacable, elle a presque failli cesser d’exister…

Sous le communisme des milliers et millions de chrétiens ont dû prendre des décisions difficiles, parfois de vie ou de mort, pour rester des disciples du Christ. Beaucoup ont été martyrisés, comme aujourd’hui sont martyrisés de nombreux frères et sœurs de Mgr Nasser Gemayel de l’Église Maronite, de Mgr Jean Teyrouzian de l’Église Catholique Arménienne et des autres chrétiens orientaux en Irak, en Syrie, en Égypte et dans d’autres pays du Moyen-Orient. Malgré des siècles de persécution par des idéologues religieux et politiques, nos Églises survivent grâce à des disciples du Christ qui mettent Dieu à la première place. En France et en Europe occidentale, il n’est pas non plus facile d’être un disciple de Jésus. Aujourd’hui, un disciple du Christ est rejeté et ridiculisé de maintes façons. La difficile question de l’acceptation par les membres de nos familles et de la société en général est devant nous. Pourtant, Jésus parle à la foule et à chacun de nous et nous invite à une relation pleine, une relation mystique.

Tout le monde ne peut pas être un héros. Nous sommes tous faibles. Nous devons grandir comme disciples du Christ. Même les apôtres, même Pierre a montré sa faiblesse et a échoué. Le Seigneur est miséricordieux envers nos échecs. Il nous appelle à devenir un disciple radical et, en même temps, fait preuve d’une grande miséricorde. Il nous conseille même d’être stratège dans notre processus : de bien planifier et de bien mesurer, afin d’arriver au terme de notre chemin et de bien le terminer. Cela aussi fait partie du mystère d’être un disciple.

Il est important de noter qu’ici, Jésus parle à de « grandes foules ». Ce n’est pas un message adressé à une élite choisie. Ce qu’il dit dans ce passage, il l’avait déjà dit aux apôtres comme nous le lisons dans Luc au chapitre 9 : 23-24   « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera ». Devenir un disciple dévoué à Dieu est un processus complexe. Nous devons être convaincu que le Seigneur fera tout ce qui est possible pour nous aider le long de notre chemin de vie. Après tout, il a déjà donné sa vie pour cette cause. Mais la plénitude du don de Dieu appelle la plénitude de notre réponse. Pour être Son disciple nous devons Le garder comme notre priorité. Aidons-nous les uns les autres à rester concentrés et à faire les bons choix. Prions pour un réel discernement et pour notre solidarité mutuelle. Soyons confiants que l’invitation de Jésus est réelle et que notre réponse entière et totale est possible.

 

Mgr Borys Gudziak

Evêque de l’Éparchie Saint Volodymyr le Grand de Paris

Pour les fidèles ukrainiens gréco-catholiques de France, Belgique, Pays-Bas et de Suisse

Lourdes, le 8 novembre 2017