HOMÉLIE de Mgr Borys Gudziak en la cathédrale Notre Dame de Paris (mémoire des victimes du Holodomor, du Maïdan et de la guerre en Ukraine)

Homélie du 24ème dimanche après la Pentecôte en la cathédrale Notre Dame de Paris

Lettre de saint Paul apôtre aux Ephésiens 2, 14-22 / Evangile selon Saint Luc 8:41-56

La commémoration du Holodomor en la cathédrale Notre Dame de Paris est devenue une tradition pour la communauté ukrainienne de France. Depuis quatorze ans, nous prions à cette occasion pour les victimes d’un mal terrible – la famine artificielle, organisée sur les terres ukrainiennes par le gouvernement soviétique en 1932-33. Même si la mémoire des quatre à dix millions de paysans physiquement anéantis par la lente torture de la faim fut dissimulée dans l’Union soviétique pendant des décennies, aujourd’hui la vérité sur leur sort se révèle aux Ukrainiens et aux Français, comme la vérité sur les autres génocides du 20e siècle : celui des Arméniens, des Juifs, des Cambodgiens, des Rwandais… Cette année, nous avons également une pensée spéciale pour le Yémen, où l’action militaire et une crise humanitaire violente impactent la vie de millions de personnes.

Il y a trois ans, à la mémoire des victimes de la Grande Famine s’est joint le souvenir de ceux qui ont perdu leurs vies pendant les évènements du Maïdan et la guerre dans le Donbass, en défendant la dignité et la liberté de l’Ukraine et de l’Europe. La statistique officielle – certainement incomplète – recense dix milles tués et deux millions et demi de réfugiés.

Nous pouvons appréhender nos catastrophes anciennes et récentes au travers des statistiques, en citant des chiffres astronomiques qui frappent l’imagination. Cependant, gardons-nous bien d’occulter, derrière ces nombres à cinq, six, sept chiffres, la valeur de chaque personne individuelle assassinée par la famine, la répression, la guerre et le terrorisme. Derrière chaque victime, se trouve une intention du Seigneur, Son image, Sa main tendre qui a créé chacun d’entre nous. Derrière chaque victime, se profile l’histoire d’une famille, d’une descendance, de relations, d’espoirs et d’aspirations. Implorant le Seigneur dans cette magnifique cathédrale, tâchons d’apercevoir les visages d’Andrii, Hanna, Anton, Fedora, Maria ou Kyrylo, morts autour de Kyiv, Odessa, Kharkiv en l’année noire mille neuf cent trente-trois, avec qui nous gardons une relation même quatre-vingt-cinq ans plus tard. Une multitude de liens nous unissent : l’histoire familiale, les souvenirs et les récits, les manuels, les archives et les chroniques, mais avant tout, notre prière et notre foi en Dieu qui, à travers la mort, nous mène vers la résurrection. D’autant plus intimes nous sont les visages des victimes contemporaines, qui encore « hier » foulaient le pavé de nos villes – Iourii Verbytskyi, Serhii Nihoyan, Oustym Holodniuk, Bohdan Soltchanyk, Vassyl Slipak, Amina Okouïeva…

Les régimes totalitaires antihumains cherchent à dénaturer les liens entre les personnes, à mutiler nos relations, afin qu’elles nous apportent non pas soutien, joie et paix, mais la peur, la méfiance et la crispation. Le mensonge et la falsification étaient au cœur même du régime bolchévique. Selon l’historienne Anne Applebaum, « la grande révolution d’octobre » qui a instauré le règne communiste dans la capitale de l’ancien Empire russe, voilà cent ans, n’avait rien de « grande » mais était perfide, trompeuse et destructrice pour la société et l’économie ; elle n’était non pas « d’octobre » mais de novembre (selon le calendrier grégorien, elle a eu lieu le 7 novembre) ; elle n’était non pas une « révolution », mais un coup d’état contre le gouvernement libéral démocrate qui avait remplacé le tsarisme en février 2017.

Au-delà du meurtre direct de plusieurs millions de personnes, le Holodomor était censé devenir un outil d’asservissement spirituel de beaucoup d’autres, devant semer la terreur et la méfiance. Les blessures du Holodomor sont toujours présentes chez nous, même si nous n’en avons pas entièrement conscience. C’est pourquoi les plaies de la guerre dans l’Est de l’Ukraine saigneront encore longtemps, comme le corps de la femme de l’Evangile selon Luc qui, pendant douze ans, a souffert d’hémorragie. La plupart des Ukrainiens ressentirons encore longtemps les effets douloureux, directs ou indirects, de l’agression russe.

 

Dans ces conditions, les paroles de Jésus Christ à la femme hémorragique – « Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix. » – résonnent de force, d’émoi, de solennité… et de soulagement. Dans l’Evangile d’aujourd’hui, Dieu vient vers nous – malades, blessés, fatigués par la souffrance, désespérés, même morts ! – et, avec son toucher salvateur, guérit et ressuscite ceux qui, d’après les lois humaines, n’avaient plus aucun espoir.

Pour nous, qui sommes héritiers des catastrophes du vingtième siècle et témoins des autoritarismes et terrorismes modernes, le contact avec le Seigneur vivant est une médecine insondable et mystique. En rencontrant le Christ dans les saints sacrements de la confession et de l’Eucharistie, en priant, en faisant du bien à notre prochain, nous surmontons progressivement la peur, la méfiance, le scepticisme, le cynisme. L’obscurité recule devant les paroles prophétiques de Jésus au père de la fille décédée : « Ne crains pas. Crois seulement, et elle sera sauvée ! » 

Par la foi, nous avançons dans notre pèlerinage de la peur à la dignité, de l’esclavage à la liberté, du péché mortifère à la vie éternelle avec Dieu. En confiant à Dieu dans la prière nos frères et sœurs tués par la faim ou les armes, nous engageons une solidarité particulière avec eux – loin du chagrin et du désespoir, une solidarité dans la paix et l’humble espérance du salut.

Aujourd’hui, nous avons entendu dans la lettre de Saint Paul aux Ephésiens : “Vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes membres de la famille de Dieu.” Ayant entendu ces paroles, comment pouvons-nous nourrir désespoir et sentiment d’infériorité ? Ces paroles nous élèvent, nous donnent des ailes, nous remplissent de joie paisible – élevant aussi ceux dont nous honorons la mémoire. Jamais, ils ne sauraient être dépouillés de leur dignité donnée par Dieu : ni par la violence, ni par l’humiliation, ni même par la mort.

Que notre prière pour les victimes innocentes du Holodomor, des répressions et de la guerre devienne une rencontre vivifiante avec le Seigneur, Lui qui guérit tout par Son amour infini, Sa tendresse et Sa miséricorde.

« Ne crains pas. Crois seulement, et elle sera sauvée ! »